Au point de départ de cette enquête réalisée par les auteurs du désormais classique Retour sur la condition ouvrière (Fayard, 1999), une émeute urbaine : en juillet 2000, à Montbéliard, dans la ZUP de la Petite-Hollande, plusieurs centaines de jeunes d’origine étrangère s’opposent aux forces de l’ordre venues initialement pour interpeller un jeune braqueur.
Au-delà de l’élément déclencheur et de son caractère spectaculaire et largement médiatisé, les deux sociologues, qui connaissent le quartier depuis longtemps, s’interrogent sur les sources de cette violence : la ZUP est plutôt moins dégradée que nombre de quartiers similaires ailleurs en France, et, paradoxe supplémentaire, les heurts interviennent au moment d’une relative reprise économique qui favorise le retour à l’emploi, y compris pour les jeunes peu ou pas qualifiés. En effet, les entreprises du site de Sochaux (automibile - Peugeot, bien sûr - et sous-traitants équipementiers) ont besoin de main d’oeuvre et sont beaucoup moins sélectives. Dans ces conditions, l’explosion sociale observée paraît d’autant plus surprenante.
Pour éclairer la situation, Beaud et Pialoux s’appuient sur deux éléments somme toute logiques :
les réactions humaines, collectives et individuelles, sont déterminées par une histoire, un "avant" qui les situe dans la duréeet produit des représentations sociales et culturelles, lesquelles façonnent en retour des attitudes et comportements, individuels et collectifs, qui vont se manifester ultérieurement ;
dans le contexte spécifique de la région, cette histoire s’enracine dans les caractéristiques socio-économiques locales : chômage, précarisation croissante d’une partie de la population ouvrière, déclin de l’engagement syndical, etc.
C’est donc sous l’angle socio-économique que les auteurs posent le problème : l’agressivité des jeunes est comm eun écho de la violence qui s’éxerce dna sle tissu social à travers la privation d’emploi et la précarité des statuts des travailleurs (intérim à durée indéfinie, contrats à durée limitée, menace du licenciement économique pour les "embauchés" en CDI, etc.).
L’exploration de ce monde du travail en déshérence commence par la Mission locale qui accueille les jeunes en quête d’emploi ou de formation ; puis, les enquêteurs vont recueillir le témoignage d’une ouvrière licenciée par Peugeot dans les années 90, de salariées encore en poste mais soumises aux pressions de la production "post-industrielle", ainsi que de jeunes intérimaires et/ou titulaires de bac pro, etc.
Les deux auteurs développent leur thèse en faisant alterner des extraits significatifs d’entretiens individuels, une explicitation de ces échanges approfondis, et une étude du contexte dans lequel se situent les individus et les groupes auxquels ils se sont adressés.
C’est ce qu’on peut appeler une approche fine, qui vous réconcilie avec la sociologie, en montrant qu’elle est toujours "un sport de combat" (merci Bourdieu) : à la fois prise de distance par rapport à une actualité dite brûlante, analyse compréhensive et pertinente des parcours individuels, et réflexion politique fort argumentée quant à l’évolution du travail industriel.
Anne Meyer








